Madame Anne-Laure Delamarre, Secrétaire générale de la Cour nationale du droit d’asile

Extrait de la Gazette n° 63 - Octobre 2026 - Propos recueillis par Fanny Madec

Pouvez-vous vous présenter brièvement ainsi que votre parcours ?

Après une maîtrise en droit public et un Diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS) en droit de l’Union européenne obtenus à l’Université Jean-Monnet, j’ai passé l’examen d’entrée au Centre Régional de Formation Professionnelle des Avocats (CRFPA). Parallèlement, j’ai exercé en qualité de chargée de travaux dirigés (TD) en droit constitutionnel dans cette même faculté. C’est dans ce cadre, et par l’intermédiaire de Maître Boivin, qui a été mon professeur de droit administratif des biens, que j’ai découvert l’IDPA. J’ai ainsi suivi la formation de l’IDPA après avoir réussi l’examen d’entrée au CRFPA.

J’ai ensuite exercé plusieurs années en tant qu’avocate, au sein de cabinets spécialisés en droit public, puis réussi le concours complémentaire permettant d’accéder au corps des magistrats des tribunaux administratifs et des cours administratives d’appel (TA-CAA). J’ai alors intégré le Tribunal administratif (TA) de Cergy-Pontoise en janvier 2003, après six mois de formation.

En 2013, j’ai rejoint la cour administrative d’appel (CAA) de Paris avant d’être promue, en 2019, au grade de présidente de tribunal administratif. J’ai alors été affectée successivement à Cergy-Pontoise, à Orléans et à Montreuil en qualité de présidente de chambre. Enfin, j’ai été inscrite sur liste d’aptitude (LA1) et depuis le mois de septembre 2025, j’exerce les fonctions de secrétaire générale de la Cour nationale du droit d’asile (CNDA).

Vous étiez dans la dixième promotion de l’IDPA, pourquoi avoir choisi d’entrer à l’IDPA et qu’est-ce que cela vous a apporté ? Quels souvenirs gardez-vous de cette période ?

J’ai choisi d’intégrer l’IDPA car j’ai toujours eu une appétence pour le droit public et que j’ai donc privilégié un cursus de droit public au cours duquel j’ai pu découvrir l’existence de l’IDPA en tant qu’étudiante en échangeant avec son directeur.

Intégrer l’IDPA m’a notamment permis d’effectuer un stage, qui s’est même un peu prolongé, au service du contentieux de droit public de l’Assistance Publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP) pendant lequel j’ai travaillé sur des dossiers de fonction publique et de responsabilité hospitalière.

J’en garde d’excellents souvenirs, avec un enseignement de qualité et une promotion qui m’a permis de nouer des liens : je travaille d’ailleurs aujourd’hui à la CNDA avec une présidente permanente issue de la même promotion.

En 2002, vous avez obtenu le concours des TACAA et êtes devenue magistrate, pourquoi avoir décidé de devenir magistrate après avoir exercé comme avocate ?

Je ne suis pas devenue avocate avec l’idée de le rester tout au long de ma carrière et de fonder mon propre cabinet. Dès la fin de mes études, j’envisageais de m’inscrire au concours complémentaire afin de devenir magistrate administrative. Néanmoins, à l’époque, il était impossible de passer ce concours avant l’âge de 28 ans.

Exercer avant en qualité d’avocate était ainsi une opportunité pour moi d’approfondir mon expérience en contentieux et en droit public.

Le stage que j’ai effectué à l’AP-HP a d’ailleurs confirmé mon envie de rejoindre le corps des magistrats des TA-CAA. J’y travaillais en effet sous l’autorité d’une cheffe de service qui était une magistrate en détachement et les dossiers traités ont nourri et confirmé mon goût pour le contentieux administratif.

Que retenez-vous de la transition d’avocate à magistrate ? Notamment au moment de votre prise de fonction ?

La transition d’avocate à magistrate ne m’a pas semblé particulièrement délicate. Elle s’est faite, au contraire, assez naturellement.

Évidemment, les conditions de travail sont très différentes et j’ai notamment découvert plus de souplesse dans l’organisation et d’indépendance en tant que magistrate qu’en tant qu’avocate collaboratrice, mais je pense que le travail sur les dossiers a été grandement facilité par mon expérience.

En réalité, ce qui a été nouveau et passionnant pour moi, c’est la découverte de la collégialité. À l’inverse, ce qui a été plus vertigineux au début est la découverte du juge unique, notamment sur des dossiers à forts enjeux. Je pense notamment au contentieux de la reconduite à la frontière.

Que vous a apporté cette double expérience ? La question est double : que vous a apporté votre expérience d’avocate, en tant que magistrate ? Que vous a apporté votre expérience de magistrate, en tant qu’avocate ?

Mon expérience d’avocate m’a d’abord permis de bien mieux appréhender le contentieux administratif et de me préparer au concours pour devenir magistrate.

Cette expérience m’a également permis de connaître les problématiques auxquelles sont confrontés les avocats, notamment dans leur relation avec leurs clients et les exigences déontologiques que cela implique. Je pense, par exemple, au fait de devoir suivre ce que le client demande.

Inversement, je pense que l’expérience de magistrate constitue également une très grande richesse lorsque l’on redevient avocate. On connaît bien mieux le fonctionnement du juge et la manière dont il travaille. Cela permet notamment de mieux cerner ses attentes en termes de raisonnement ou de pièces à produire. On anticipe davantage quels éléments sont susceptibles de créer un doute dans l’esprit du juge.

Quels types de dossiers ou de problématiques occupent aujourd’hui le plus la juridiction administrative, et lesquels vous paraissent les plus révélateurs des enjeux actuels pour le juge administratif ?

L’enjeu essentiel est sans doute l’explosion du contentieux depuis quelques années. En 2025, plus de 300 000 affaires ont été enregistrées devant les tribunaux administratifs, ce qui représente une hausse de 20 % par rapport à l’année 2024 et une hausse de 68 % depuis l’entrée en vigueur du décret « JADE ». Les tribunaux administratifs doivent ainsi faire face à des contentieux de masse.

Par ailleurs, pour certains contentieux, il peut y avoir de multiples recours pour un seul et même dossier : référé-suspension, référé-liberté, référé mesures utiles, recours en excès de pouvoir puis recours indemnitaire. Cette multiplication des recours peut créer un sentiment de perte de sens chez le juge administratif.

L’intelligence artificielle est également un sujet qui suscite aussi bien un fort intérêt que de fortes inquiétudes. Les progrès en la matière interrogent la place et le rôle de certains acteurs de la justice à l’avenir. C’est d’ailleurs un sujet qui figurait expressément dans le discours du nouveau vice-président du Conseil d’État et qui nous oblige à nous interroger.

Vous êtes aujourd’hui secrétaire générale de la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), en quoi consistent vos fonctions et notamment en quoi se distinguent-elles de vos précédentes fonctions de présidente de chambre ?

Les fonctions de secrétaire générale de la CNDA sont très différentes de celles de présidente de chambre en TA. Sous l’autorité du président, je participe au pilotage de l’activité juridictionnelle d’une cour qui comprend 26 présidents permanents, plus de 500 juges vacataires et plus de 600 agents et qui organise environ 6 000 audiences par an et enregistre 60 000 recours.

La secrétaire générale doit superviser et organiser les différents services et moyens humains, matériels et financiers afin que les audiences se tiennent. Devant la CNDA, l’oralité revêt une place importante et l’organisation des audiences répond à des contraintes d’enrôlement totalement différentes de celles d’une juridiction classique : nous avons un service central de l’enrôlement et un pôle de planification pour combiner les contraintes de disponibilités des avocats, des interprètes et des juges.

Par ailleurs, depuis mon arrivée, j’ai accompagné la réforme de la territorialisation de 2024, qui s’est traduite par la création de 8 chambres territoriales, et le déménagement de la Cour, qui partage, depuis le mois de septembre 2026, le même site que le TA de Montreuil.

Le Pacte européen sur la migration et l’asile, entré en vigueur en juin dernier, a également impliqué de mettre en place un pôle Procédure d’Asile à la Frontière (PRAF), afin d’organiser des audiences dans un délai contraint proche de celui du référé-suspension.

Enfin, dernière question, quels conseils donneriez-vous aux futurs avocats publicistes et notamment aux actuels élèves-avocats de l’IDPA ?

Je pense que les avocats doivent être particulièrement vigilants sur le choix du recours qu’ils exercent et veiller à toujours trouver le fondement le plus pertinent.

Je pense par ailleurs qu’il est important d’apprendre à développer une culture de la preuve : savoir convaincre avec les bons éléments de fait et de droit, c’est-à-dire avec les bonnes informations et les bonnes pièces. Pour cela, il ne faut pas se perdre dans une argumentation qui ferait oublier l’essentiel.

Même chose en plaidoirie, où il est important de plaider le point sensible et le plus important, mais aussi d’apprendre à rebondir sur les conclusions du rapporteur public. À ce sujet, il ne faut pas penser que l’oralité est inutile dans les autres contentieux que les référés. Bien au contraire, elle peut éclairer ou même faire douter les juges du fond.

C’est particulièrement vrai face au discours parfois anxiogène sur l’intelligence artificielle qui pourrait, à terme, remplacer un certain nombre de professionnels du droit. Apprendre à convaincre et à se mettre à la place du juge, en gardant à l’esprit que le juge est précisément un être humain et que sa conviction peut être emportée lors de l’audience, c’est une manière de rappeler que la place de l’avocat reste essentielle. Cultiver l’oralité est ainsi essentiel dans la pratique des futurs avocats.